27.09.2007
Mort à Dunkerque chapitre 3
Bon, où on en était déjà. Ah oui, chapitre 3. Y a qu'à demander:
« Il grimpa les sept étages et entra sans faire de bruit »
Fred Vargas
- Vous pouvez pas aller leur dire, vous ? Y en a marre de leur boucan.
Le cheveu hésitant, la robe de chambre incertaine, la vieille chouette se tient sur son paillasson. Tu ne franchis jamais ce palier sans une certaine appréhension, la crainte de la voir sortir comme un diable de sa boîte. Cette fois encore, ça ne rate pas.
- Pourquoi moi ? tu soupires sans t’arrêter.
- C’est votre boulot, non ?
- Je vous ai déjà dit, madame Gomez, que je ne suis pas de la police.
- Qu’est-ce que vous faites alors?
- Je suis…détective privé.
- Tout ça c’est pareil, elle marmonne, en haussant les épaules. Flicaille et compagnie.
Une façon de voir les choses. Tu l’enverrais bien aux pelotes, mais ce ne serait pas bien charitable. La pauvre femme n’a plus toute ta tête depuis que son mari a mis les voiles. Tu as beau lui répéter que tu ne fais partie de la sainte institution, elle s’escrime à te prendre pour un représentant des forces de l’ordre. A chaque incident, c’est toi qu’elle vient trouver, te demandant d’intervenir.
Aujourd’hui, c’est contre les turcs du cinquième qu’elle en a. Il faut dire qu’ils mettent le paquet. La cage d’escalier retentit d’un barouf indescriptible. Ça braille -une voix de femme, à ce qu’il semble -, le tout rythmé par des coups sourds dont tu ne parviens que trop bien à déterminer la nature.
Il se sont installés il y a quoi ? Trois semaines, pas plus. Au compte-goutte. Au début un. Puis deux. Puis trois. Toute une tribu maintenant. Maris. Femmes. Frères. Sœurs. Cousins. A la mode ottomane. Un défilé permanent, et pas dans le feutré, il faut bien reconnaître. Plutôt le genre ambiance de souk. Ils tiennent à tour de rôle une échoppe à Kebab sur le boulevard. Le reste du temps, ils partagent cet appartement sous les toits. Un espace pas plus grand que celui que tu occupes. Alors, forcément, à la longue, ça doit finir par créer des tensions. C’est souvent que tu les entends beugler, même à deux étages d’intervalle. A croire qu’ils connaissent que cette façon de faire : se brailler dessus. Même pour se dire des mots doux, ils rugissent. Comment savoir quand ça gueule pour de bon ?
Tout de même là, ça a l’air de chauffer. A la façon dont s’enchaînent les phrases. Courtes, rapides, comme des coups de feu. Plus de place entre elles pour le silence qui accompagne les hurlements câlins de d’habitude. Ça fuse de tous les côtés, même plus le temps de reprendre son souffle. Témoin involontaire de cette tragédie du quotidien, tu poursuis ton ascension vers ton refuge. Le bruit monte en intensité, te demandant plus tu approches du sommet ce que tu dois faire. S’il ne faudrait pas quand même, comme te le suggères Madame Gomez, que tu ailles voir ce qui se passe. Si ça tourne mal, on est bien foutu de t’accuser de non assistance à mégère en danger. Il manquerait plus que ça. Tu espères secrètement, à chaque torgnole, que c’est la dernière. La bonne. Celle qui va gentiment envoyer la mousmé au tapis, lui faire juste assez mal pour qu’elle trouve le sommeil, sans pour autant l’arracher à la douce existence qui est la sienne auprès de celui qu’elle aime. Mais ça semble sans fin, le châtiment. A croire que chacun y trouve son compte. De toutes façons, qu’est ce que tu pourrais faire ? Qu’est ce que tu irais foutre là-haut ? Qu’est ce que tu irais dire ? C’est un coup à en prendre toi aussi pour ton compte. Chaud comme il est le gaillard, ce n’est pas le moment de venir le titiller. Il ne va sûrement pas chercher à comprendre, prendre en considérations tes allégations de médiateur du dimanche. Il va te faire redévaller les escaliers sitôt la porte ouverte. Une belle dégringolade qui ne suffira même pas à faire taire ta mauvaise conscience. Au mieux, tu en seras quitte pour quelques contusions et même pas le sentiment du devoir accompli. La main sur la poignée, tu tends une oreille, histoire d’entendre ce qu’en pensent les voisins. Il n’y en a pas un qui bouge. Même pas la mère Gomez. Ça ne doit pourtant pas manquer les saint-bernards de centres urbains, les héros modernes qui ne demanderaient pas mieux que la reconnaissance émue d’une épouse maltraitée ou un prestige de voisinage. Alors pourquoi ce serait toi ? Toi, le type dans cet immeuble, dans cette ville, sur cette terre peut-être qui se soucie le moins du sort de son prochain. Celui qui se tamponne le plus des problèmes et des malheurs des autres. Ce ne serait pas bien logique. Allons, la décision est prise. Ça s’arrêtera bien de toutes façons. Ça s’arrêtera sans toi, en tout cas. Ce qu’il faut, c’est attendre. Ta main se crispe sur la poignée comme si tu craignais d’être emporté malgré toi, qu’une tentation venue d’on ne sait où t’arrache à la ligne de conduite que tu t’es fixé. Tu ne vois pas bien comment, mais on n’est jamais trop prudent. La tentation prend parfois les visages les plus surprenants, y compris celui de l’honnêteté. Tu luttes de tout ton corps, de tout ton esprit pour ne pas sombrer lamentablement dans le marécage des bonnes intentions, te répétant que tu n’as pas de bonnes raisons à te trouver, des raisons, tout au plus. Que les autres font pareil, que tu aurais pu ne pas être là, que tout ceci aurait pu se passer sans que tu n’en saches rien, loin, plus loin, que ce sont des choses qui arrivent tous les jours, ailleurs, dans d’autres endroits où tu n’es pas, où tu ne seras jamais pour savoir s’il est de ton devoir ou non d’intervenir. Que tu n’as pas enfin à recueillir la misère du monde dans ton trois pièces, même si elle est là qui frappe à ta porte.
Le pêne regagne son logement dans un clic-clac rassurant.
- C’est moi ! tu claironnes en retirant la clef de la serrure.
Ta phrase rebondit sur les murs de l’entrée avant de te revenir en plein visage. Tu ignores pourquoi tu as dit ça. Tu sais pertinemment que personne ne t’attend. Peut-être pour voir l’effet que ça fait de se sentir accueilli. En même temps, tu ne sais pas si ça te plairait vraiment. Tu as fini par t’accoutumer à cette existence de marin. Sans attache. Sans personne qui s’inquiète de ne pas te voir rentrer. D’épouse lassée que son mari revienne à point d’heures un soir sur deux, d’enfants qui grandissent dans l’ombre d’un géniteur fantôme.
Tu ne dis pas que certains soirs tu ne rêves pas d’une cavalcade de marmots te sautant au cou, d’une femme assise dans le canapé et sur le front de laquelle tu déposerais du bout des lèvres l’affectueuse marque de ton attachement marital. Mais es-tu encore fait pour ça ? Sans t’en rendre vraiment compte, depuis des années, ta sphère privée s’est tissée d’un réseau d’habitudes, de manies même, incompatibles avec une vie de couple, à plus forte raison avec une vie de famille.
Sans enlever ton manteau, tu vas te laver les mains. Comme à chaque fois. Première étape du rituel qui accompagne tes retours au bercail. Ce chapelet de gestes quotidiens que tu accomplis le plus souvent dans une parfaite hébétude sauf à constater après coup qu’ils ont été effectués. Tu te rues sur le répondeur et écoutes les messages de la journée, tandis que tes lacets desserrent insensiblement la timide étreinte qu’ils exercent sur tes pieds, qui eux-mêmes s’extirpent de leur logement pour plonger dans le confort tiède de tes chaussons. Tu te déshabilles, troquant ton costume d’apparat pour le modeste uniforme de ton intimité. Après quoi, tu t’affales sur ton canapé qui gémit dignement sous le poids de ton corps, lequel imprime sa trace dans la chair de tissu. Comme le ferait un doigt d’aveugle, ton index cherche fébrilement sur le boîtier de la télécommande le bon bouton et la pièce s’emplit bientôt de la présence tonitruante et artificielle du récepteur. Vers sept heures, tu te mets en quête de ton repas du soir. Au milieu de la soirée, douché, allongé en travers de ton lit, le regard questionnant le plafond, tu t’interroges sur le vide de ton existence. Te penchant sur le gouffre des années qui se creuse inexorablement. Tu en conclus sûrement de sages préceptes sur le temps qui passe et la vie en général. Rien de bien original. Juste de quoi te sentir au dessus de la moyenne. Du commun des mortels vers lequel tu reviens quand même inévitablement, t’intimant l’ordre de t’estimer heureux, un toit au dessus de la tête, quelque chose de chaud dans ta gamelle et une constitution de centenaire.
Où trouverais-tu le temps, au milieu de tout ça, de nourrir une famille, de border des enfants, de leur lire des histoires, de raconter ta journée à ta gentille petite femme ?
- Je te le demande !
18:45 Publié dans Il faut lire ! | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Christophe Lecoules, Mort à Dunkerque, Ravet-Anceau, Polars en Nord, roman policier, Chapitre 3